Michel de Fornel

Recherches, II
Sociolinguistique variationniste

Problématique

Il a paru important d'engager un travail de réflexion sur les recherches en sociolinguistique variationniste que l'on a réalisées les années précédentes et de définir un programme de recherche permettant de lancer une nouvelle enquête en utilisant une précédente enquête comme point de comparaison. Cette comparaison s'inscrit dans le cadre d'une collaboration étroite avec le CORAL – UPRES –-EA 3750) autour du projet ESCOL2. En effet, ce Centre développe actuellement une démarche similaire avec un projet d'enquête sociolinguistique à Orléans, qui utilisera comme terme de comparaison l'Enquête Socio-Linguistique à Orléans (ESLO) recueillie à la fin des années 60.


Thème de recherches

1) Définir la démarche sociolinguistique

Cette recherche vise à intégrer l'hétérogénéité grammaticale (y compris dans les usages passifs de la langue) au cœur du dispositif linguistique et de mettre au jour ses prolongements potentiels dans le domaine des politiques linguistiques. Il s'agit de revenir sur les enjeux empiriques et théoriques du volet «sociopragmatique» de la sociolinguistique variationniste dont «l' acte de lancement» fut en 1983 la rédaction du texte «Le sens en pratique: construction de la référence et structure sociale de l'interaction dans le couple Question-Réponse». Une nouvelle version considérablement étoffée paraîtra prochainement sous la forme d'un ouvrage. Dans cet article, nous avions étudié la construction de la référence dans un fragment de discours enregistré — une série d'interviews constituées de couples question-réponse — et fait la démonstration empirique, à propos d'un exemple précis, que la signification est inséparable de la référence et de l'usage social des mots dans le discours.

Deux exemples de référence descriptive et ostensive ont été analysés, respectivement l'emploi du mot théâtre et des déictiques je/nous–on. L'examen des stratégies linguistiques en particulier métapragmatiques, dans leurs liens aux différents habitus, et de la circulation de la parole entre les participants a confirmé l'importance d'une saisie du sens comme sens en pratique, redevable d'une pragmatique sociolinguistique. Le cadre sociologique mobilisé dans cette étude doit beaucoup à la sociologie de Pierre Bourdieu mais innove aussi sur des points précis — élaboration de portraits sociologiques à partir des données interactionnelles, statut différentiel de la violence symbolique des entretiens. On montre aussi le rapprochement de notre préoccupation en matière de variabilité des trajectoires sociales avec des travaux sociologiques récents, comme ceux de Bernard Lahire et on développe l'hypothèse nouvelle d'un «principe de justification» en montrant ce qu'il doit à la Condition de félicité d'Erving Goffman et ce qu'il apporte à une théorie conversationnelle sociologiquement fondée.

Enfin, la grande enquête sociolinguistique que nous avons menée au début des années quatre-vingts dans la ZUP de Lormont près de Bordeaux (Fornel, 1983) mérite d'être confrontée aux résultats de certains travaux récents sur la phonologie du schwa en français et plus généralement sur la variation phonologique (Durand et al, 2003). Cette confrontation fait apparaître les limites épistémologiques et théoriques auxquelles se heurtent ces études en négligeant la dimension sociale des phénomènes linguistiques, non seulement dans l'usage de la langue mais bien dans son intériorisation grammaticalisée par les locuteurs - auditeurs.

2) Nouvelle enquête sociolinguistique en 2007-2009

Entre 1980 et 1981, nous avons mené une grande enquête sociolinguistique sur le français parlé à Lormont, communauté urbaine située au nord-est de l'agglomération de Bordeaux. L'objectif (Fornel, 1983) était de constituer un corpus attesté et sociologiquement construit afin de vérifier si certaines variables du français parlé étaient des variables sociolinguistiques, des lieux où s'inscrit l'hétérogénéité linguistique. L'une des variables analysées concernait l'élision ou le maintien du schwa en fin de polysyllabe, phénomène particulièrement pertinent dans le parler méridional, d'où l'intérêt de recueillir un ensemble de données provenant d'une communauté appartenant au français méridional et située dans la région de Bordeaux.

Afin de pouvoir proposer de véritables analyses sociolinguistiques aux faits de variations avérés comme celui du e muet, il a fallu recueillir les données en menant une enquête préalable du contexte social et pragmatique des données et de la structure sociale de Lormont. Pour cela, une méthode statistique et ethnographique a été mise en place avec, d'un côté, la constitution d'un échantillon de locuteurs relativement représentatif de la structure socio-démographique de la communauté et, de l'autre, une recherche de la structure objective de l'espace social avec les représentations que se faisaient les agents sociaux de leur environnement social.

Une cinquantaine de personnes, toutes natives de l'agglomération bordelaise, ont été retenues pour l'analyse sociolinguistique. Les regroupements des variables sociologiques ont principalement été faits sur le modèle d'analyse sociologique de Bourdieu dans La Distinction avec comme variable principale de l'échantillon, la profession et comme variables secondaires, le sexe, l'âge, les revenus et le diplôme. L'analyse des données empiriques ainsi recueillies a permis de déterminer précisément le statut des facteurs linguistiques et extra-linguistiques conditionnant la chute ou le maintien de l'e muet, à savoir par exemple si l'e muet était un marqueur social, remettant ainsi en cause les analyses phonologiques classiques de cette variation.

En 2007-2009, nous réalisons une nouvelle enquête sociolinguistique (VARILING, traitement des variations linguistiques dans les corpus, financement ANR). Recueillir des données en reprenant en partie le même échantillon de population et le même format d'interview que ceux de l'enquête de 1980 permettrait de mener une véritable enquête longitudinale, ce qui n'a jamais été fait dans l'histoire de l'étude du français parlé. Les avancées scientifiques d'une telle enquête sont potentiellement considérables : elle permettrait de mieux comprendre les processus d'évolution des variables étudiées et, par là-même, certains aspects du fonctionnement du langage comme les conditions d'émergence de patterns grammaticaux, pragmatiques, et phonologiques avérés. Cependant, il apparaît que pour mener une telle analyse, reproduire l'enquête de Lormont à l'identique n'est pas suffisant. De plus, les avancées scientifiques récentes des sciences du langage nous permettent de postuler d'autres variables que les variables phonologiques sur lesquelles se sont centrées les études sociolinguistiques des années 70 jusqu'à présent avec, en particulier, les enquêtes sur l'anglais aux Etats-Unis de William Labov. Déjà, en 1980 et 1981, le corpus de Lormont avait permis de commencer à étudier des variables sémantico-pragmatiques avec une étude de la variation des pronoms personnels. Nous envisageons d'élargir les variables observées grâce à de nouvelles modalités d'enquêtes centrées sur l'acquisition de données interactionnelles.

Les nouvelles variables envisagées concernent des aspects interactionnels et conversationnels des actions langagières des locuteurs étudiés. On essaiera, entre autres, de repérer si certains phénomènes conversationnels comme l'autocorrection ou les pré-séquences peuvent être liés à la variation sociale, de repérer si les écarts entre les styles formels et familiers des locuteurs peuvent être de nature sociale, générationnelle ou autre. C'est grâce à la constitution d'un nouveau corpus que l'on pourra répondre à ces questions. Parmi les nouvelles modalités d'enquête, on pense suivre l'ensemble des membres d'une famille de la ZUP de Lormont dans leurs interactions ordinaires afin d'introduire des variables sociologiques d'ordre générationnel et pas seulement situationnel – s'intégrer dans les activités d'une association ou d'une école pour introduire des variables sociologiques au sein d'une même activité. De telles modalités d'enquête présentent le double avantage de faire émerger de nouvelles variables de type conversationnel et interactionnel et d'observer ces variables avérées selon les situations et les réseaux dans lesquels sont impliqués les locuteurs. Ces nouvelles modalités d'enquête permettraient de promouvoir de nouveaux objectifs sociolinguistiques, en particulier de passer du phonologique au conversationnel.