Ethnosyntaxe, ou Grammaire et culture
L'hypothèse Sapir-Whorf revisitée
L’ethnosyntaxe peut se définir au sens étroit comme l’étude des constructions grammaticales qui encodent sur le plan sémantique des significations culturelles et, au sens large, comme l’étude des contraintes sociales qui pèsent sur les choix grammaticaux et les manières dont la culture influence la description grammaticale elle-même. Sans nier l’intérêt de la définition large, c’est la définition étroite qui paraît à l’heure actuelle la plus prometteuse, car elle permet de revisiter l’hypothèse Sapir-Whorf. Rappelons que cette hypothèse ne consiste pas à défendre l’idée selon laquelle la grammaire d’une langue engendrerait un système conceptuel particulier ou une vision du monde singulière. Il s’agit d’opérer un retournement de la vision traditionnelle des universaux sémantiques pour remettre en cause la définition sémantique naïve des classes grammaticales (un nom réfère à un objet, un adjectif à une qualité, etc.).
Notre recherche porte à l’heure actuelle sur l’Amérique du Nord. Elle prend comme point de départ la typologie des systèmes grammaticaux élaborée sur une base sémantique par Sapir et par ses élèves. Cette typologie joue un rôle de premier plan dans la définition des macro-stocks de sa classification des langues amérindiennes, puisque chacun d’entre eux subsume un ensemble de caractéristiques grammaticales précises. On fait l’hypothèse que ces derniers renvoient plutôt au noyau grammatical des langues, à ce qu’il dénommait le plan-ground d’une langue et que seule une étude sémantique des structures grammaticales articulée à une hypothèse transformationnelle issue de Lévi-Strauss permet de saisir.
L’analyse de ces structures peut alors être mise en résonance avec une lecture sémantique des faits sociaux. Le rapprochement des configurations sémantiques complexes appartenant au domaine de la langue et au domaine culturel au niveau le plus profond fait d’autant plus sens qu’elle s’assortit de la mise au jour de rapports transformationnels parallèles entre langues d’une part, cultures d’autre part. À la clôture des visions du monde et au repliement de chaque société sur elle-même, nous offrons la perspective d’un décloisonnement d’espaces qui apparaissaient auparavant comme très hermétiques.