Editorial, 2

Un naturalisme non réductionniste

 

Un courant défendant un naturalisme pur et dur, extrêmement réducteur à nos yeux pour ne pas dire réductionniste, a réussi à imposer ces dernières années ses vues en France en tournant le dos à la fois à l’étude de la langue et à la réalité de la diversité culturelle. Il est vrai que ce courant peut à bon droit critiquer l’absence de cumulativité des sciences sociales et considérer qu’il est essentiel d’expliquer la «culture» à partir de mécanismes évolutionnistes (ou évolutionnaires comme d’aucuns prennent la coquetterie de redéfinir leur approche).

En donnant l’espoir d’une science unifiée de l’évolution culturelle, fondée sur des explications causales et fonctionnelles, ce courant se proclame comme étant le seul antidote possible à un éclatement irrémédiable des sciences sociales et à leur incapacité à se défendre contre les courants post-modernistes. Il donne crédit à l’idée que l’incidence du langage sur la cognition est infime, voire triviale. Il permet aussi de réintroduire sous une forme nouvelle le fonctionnalisme discrédité par les approches constructivistes, la variation des groupes sociaux et culturels pouvant être traitée selon une perspective adaptationniste. Cette démarche est à notre avis ruineuse et pernicieuse: la posture réductionniste ne peut que placer la diversité des phénomènes culturels et linguistiques aux marges de l’explication proprement naturaliste et conforter une vision simpliste du langage et de la cognition fondée sur le primat de l’innéisme.

Est-il possible de concevoir un programme de recherche qui relèverait d’un naturalisme non réductionniste et qui nous permettrait ainsi de ne pas céder à l’attrait de l’innéisme ou à la fascination pour les thèses néodarwiniennes d’une sélection naturelle des variantes culturelles?

Le contexte semble favorable à un tel programme. Depuis quelques années, l’idée qu’il est possible de défendre un naturalisme non réductionniste, qui ne pense pas les phénomènes de façon binaire (réalités naturelles versus construits sociaux) fait son chemin, et diverses recherches en sciences sociales et en sciences cognitives — malheureusement peu représentées en France — témoignent de cette nouvelle conjoncture épistémologique et théorique.

 

 

Sur le paradigme naturaliste, lire l'excellent article de Sylvain Auroux (cliquer ici), qui cite

Chomsky 1987

«Depuis trente ans l’étude du langage — ou, plus précisément, une de ses composantes importantes — est menée dans un cadre qui conçoit la linguistique comme une branche de la psychologie; donc en dernière instance de la biologie humaine (…). [Cette approche] cherche aussi à assimiler l’étude du langage au corps des sciences de la nature.»

«Sur la Nature, l’Utilisation et l’Acquisition du langage» (p. 21), traduction française dans le n° 19 des Recherches Linguistiques de Vincennes (1990, 21-44), d’un article publié, en anglais, au Japon en 1987