Editorial, 3

Le dialogue entre linguistique et anthropologie

Nous prendrons deux exemples au sein même de l'EHESS.

Premièrement, la création en Juin 2000 du PRI Anthropologie et Linguistique par Michel de Fornel et Francis Zimmermann, en association avec le CELITH (Centre de Linguistique Théorique), a permis la création d’un pôle fédérateur associant enseignant-chercheurs, chercheurs et doctorants d’horizons divers intéressés par les questions d’anthropologie linguistique.

Ce «Programme de Recherches Interdisciplinaires» (PRI), qui s'est achevé en 2011, avait comme objectif d’associer la linguistique et l'anthropologie autour de deux noyaux théoriques complémentaires. Il s'est inscrit d'abord dans le sillage des recherches sur les caractéristiques multimodales des interactions, dans des contextes ethnographiques variés, que l’ethnométhodologie, l’interactionnisme symbolique et l’analyse de conversation ont mises au jour.(*) Il a développé ensuite une anthropologie de la parole vive, prise dans ses deux dimensions: l'emploi ethnographiquement situé de la parole et la parole comme art vivant, spectacle et poésie. Cette seconde approche est privilégiée par ceux des chercheurs participant à ce programme qui, dans des aires culturelles et linguistiques différentes de la nôtre, travaillent sur le rituel, la littérature, les traditions savantes. Analyse de la conversation et ethnographie de la parole vive sont deux modèles distincts de collaboration entre linguistique et anthropologie que nous avons développés simultanément, en croisant dans notre programme l'axe cognition, l'anthropologie des échanges langagiers et de la cognition ethnographiquement située, et l'axe literacy, l'anthropologie des paroles lettrées, de la diglossie et de l'écriture.

Nul doute que le PRI Anthropologie et Linguistique a en grande partie atteint ses objectifs. Il constitua pendant dix ans, grâce à son séminaire de recherches, qui a quasiment accueilli, au fil des années, l’ensemble des représentants au plan international de ce courant, grâce aux Journées doctorales organisées sous son égide et grâce à son site, un lieu de référence reconnu sur le plan national et international. Cela étant, conformément à ses statuts, il n’était pas destiné à se pérenniser et c'est pourquoi le LIAS a tout naturellement pris la suite de ce programme.

Une autre initiative, plus légère d’un point de vue institutionnel, mais s’inscrivant dans le droit fil de la tradition de l’Ecole, reflète également cette volonté de dialogue délibérée entre les deux disciplines. Il s’agit du Séminaire conjoint de Michel de Fornel et Emmanuel Désveaux qui fonctionna pendant huit ans jusqu'à 2007–2008. Il a été le lieu d’une réflexion épistémologique d’une part, de la première formulation d’hypothèses nouvelles concernant les langues amérindiennes et de l’obtention de premiers résultats donnant lieu à publications(**), d’autre part. Il s’agit en gros d’inclure les langues dans le cercle de pertinence du principe transformationnel tel que mis au jour par Lévi-Strauss pour les mythes amérindiens et que l’un d’entre nous avait déjà amplifié jusqu’aux rites, aux techniques et aux organisations sociales(***). On a pu ainsi montrer que deux langues considérées par les linguistes généticiens classiques comme appartenant à deux macro-stocks totalement différents, la famille algonquine et la famille sioux, étaient dans un rapport d’inversion sémantique au niveau de leur morphosyntaxe. Le LIAS a tout naturellement pris la suite de ce séminaire.