Editorial
Linguistique anthropologique et sociolinguistique
Depuis la fin du XVIIIe siècle et la sortie de l’âge théologique, on peut considérer que deux questions essentielles se sont posées aux héritiers des Lumières: celle de l’origine, nécessairement naturelle, de l’homme et celle de la diversité des cultures et des langues dont la nécessité n’apparaît pas à première vue relever de l’ordre de la nature. L’anthropologie s’est développée sur fond de ces interrogations, différentes traditions nationales mettant l’accent tantôt sur la nature animale de l’homme, tantôt sur sa propension à créer des institutions sociales, tantôt sur l’irréductibilité de différences culturelles ancrées sur la diversité des langues (tradition «géologique» américaine du XIXe siècle, tradition germanique, culturalisme américain contemporain). La linguistique de son côté doit en grande partie son essor à l’impulsion de départ donnée par la grammaire comparée de l’indo-européen, laquelle propose un modèle génétique renvoyant aussi à l’origine, avant de s’inventer plus tardivement une raison analytique propre reposant sur l’idée d’arbitraire du signe. Un retour épistémologique très bref sur les deux disciplines montre bien leur solidarité foncière: c’est bien lorsqu’elles se sont appuyées l’une sur l’autre comme dans l’œuvre de Franz Boas ou Edward Sapir, ou qu’elles se sont inspirées l’une de l’autre, comme chez Claude Lévi-Strauss ou Dell Hymes, John Gumperz et Michael Silverstein, que les progrès les plus notables ont été accomplis d’un point de vue scientifique.
Un champ se dessine donc très nettement à la croisée des deux disciplines, anthropologie et linguistique, le champ de l’anthropologie linguistique (et son complément la sociolinguistique). On y envisage la langue comme ressource culturelle et sociale et on y étudie la parole en tant qu’elle est située dans une réalité ethnographique donnée.
Ce champ semble avoir pâti d’une certaine désaffection à partir des années soixante-dix et plus encore dans les années quatre-vingt, dès lors que les deux courants dominants des disciplines semblaient emprunter des chemins fortement divergents. Chez les linguistes, on s’inscrit plutôt dans un cadre modulariste et on défend un régime de représentation qui découle du modèle de la grammaire universelle dû à Chomsky, tandis que chez les anthropologues, soumis aux sirènes de plus en plus stridentes de l’histoire et engagés dans un rejet souvent aveugle de l’héritage structuraliste, on se refuse de plus en plus à faire référence aux rapports entre langue et culture. Entre le programme naturaliste poussé à l’extrême de la linguistique, qui ne retient de la langue que sa dimension biologique (la faculté de langage) et qui met à l’arrière-plan ses dimensions sociales et historiques, et le programme constructiviste de l'anthropologie, pour lequel la culture n’est rien d’autre qu’une construction sociale, c’est bien la complexité des rapports entre langues et cultures qui a été perdue de vue.